Dans l’intérêt que je porte à la question du lien familial dans nos sociétés, les femmes occupent une place de taille car il y en a tant à dire, tant à déplorer dans les images qu’elles renvoient.
Elles sont les principales victimes d’abus de toutes sortes. Alors, pour les protéger d’éventuels abus sexuels, elles sont élevées dans la plus grande pudeur comme si l’abus dont elles pourraient être victimes, s’expliquerait par un comportement provocateur de leur fait. De même, elles sont éduquées à se vêtir de sorte qu’aucune trace de leur intimité ne transparaisse et le regard que l’on jette à celles qui dérogent, rappelle cette obligation. S’asseoir en resserrant les cuisses est devenu un réflexe pour nos femmes de toutes générations. Qui a vu, ne serait-ce qu’une fois, une femme s’asseoir « jambes ouvertes » comme peut le faire et bien souvent systématiquement un homme une fois assis ? Avant de répondre, prenez le temps d’observer les patients et patientes qui défilent dans les salles d’attente ! Ce sont encore les femmes qui redoutent à marcher seule dans une rue déserte, en plein jour, à fortiori dans les ténèbres de la nuit. D’ailleurs elles ne cherchent même pas à le faire !
C’est pour les femmes que la hantise du « couronnement de Ste Catherine » a été inventé, je ne sais par qui. Alors, du temps des plus anciennes générations, des femmes subissaient des moqueries de la part de leur entourage familial lorsqu’à 24 ans, elles n’avaient pas trouvé à être épousées. Elles tombaient sous la sentence du « couronnement de Sainte Catherine ». Aujourd’hui, ces moqueries ont disparu. Sainte Catherine est moins connue. Toutefois, l’accomplissement personnel d’une femme passe encore par la conjugaison du rôle de mère et de femme. L’âge du couronnement de Ste Catherine semble s’être déplacé à la quarantaine. C’est ainsi que la quête de bonnes nouvelles à propos des femmes quarantenaires, s’exprime par ces mots gentils mais ô combien subtils :
- Oh, oh, je te vois belle hein ! T’as pas d’enfants ? Et quand on sent venir d’autres questions qui rappellent que ces femmes auraient raté l’accomplissement de leur vie, il est impératif de prendre les devants, pour satisfaire la curiosité ( pour ne pas dire la makrélité) des enquêtrices. Car, curieusement ce sont surtout les femmes qui cherchent à comparer leur situation à celle d’ autres femmes pour savoir laquelle a le mieux réussi . La réponse à donner pour déconcerter ces enquêtrices est le déploiement par soi-même de son propre statut, sans retenue, avec la plus grande aisance :
- Je vis seule… chez moi ( parce que seule, ça existe peu quoi !) dans telle commune et je n’ai pas d’enfants !
Ce sont encore les femmes qui sont traitées de « ochan » lorsqu’elles élèvent la voix pour défendre les droits sociaux, culturels et humains des uns et des autres. Ce sont elles que l’on renvoie à leur cuisine quand elles posent leur intimité sur la caisse du tambour-ka pour sortir de leurs mains un son réservé, dans nos imaginaires, à leurs collègues masculins.
Ce sont elles à qui, des trop embarrassés par les anomalies familiales qu’elles dénoncent comme l’abandon paternel, se font menacer de leur « fendre le c. » pour leur faire admettre qu’elles n’ont pas à transgresser la place de femme obéissante qui leur est octroyée depuis tant de siècles !
Ce sont elles dont on dit qu’elles « font un élevage » lorsqu’elles tombent amoureuses d’un homme bien plus jeune qu’elle alors que le couple femme très jeune/ homme d’âge mûr choque à peine.
Ce sont elles encore que l’on pense « être en chasse » lorsqu’au détour d’une danse en solo, leurs seins ou leur slip peuvent être accidentellement aperçus.
Ce sont elles, elles, toujours elles, qui sont accusées de « sòsyèz » destructrices de relations conjugales parce que trop jalouses de leur fils, même lorsque l’amour fusionnel de ces fils et de leurs compagnes, n’est que décor.
Et silence sur leur relations éphémères tandis que l’autre s’en vante en ajoutant quelques faussetés !
Nos femmes sont malmenées, épiées, dévisagées, malparlées, makrélées… Elles subissent encore tant de kout-lang. Notre présente rubrique en dira plus long…
Les prénoms réels seront dévoilés tout du moins pour celles dont nous connaissons l’histoire par nous-mêmes ou par les martyres qui ont eu le courage de se raconter. Oui, parce qu’une femme-martyre ne se raconte pas ! Ces récits sont muselés par la honte.
Notre rubrique se veut la plus proche possible de la réalité. Parfois, la délicatesse des faits, nous obligera à romancer quelque peu l’histoire, à brouiller par endroits quelques actes…. Mais l’essentiel du récit rapportera une histoire vécue marquée de douleurs.
Il ne s’agira point de s’attendrir mais de s’interroger, pour nos lieux, sur la normalité ou l’anormalité d’une condition féminine donc… d’une condition humaine . Et, que la réaction à ces histoires passe du « ka-w vlé fè, an la ka kenbé » résilient au « Fò nou lévé » de la résistance et de la destruction d’une condition avec laquelle nos sociétés semblent faire corps. Et pour vous donner une idée de ce que sera cette « e-rubrique dédiée… » Voilà l’histoire d’Antonise.
La jeune femme fait partie d’une fratrie de 4 enfants orphelins de père. La mère seule assure leur éducation. Dans la commune où elle réside, on dit qu’elle est la plus laide de ses deux sœurs parce que depuis jeune, elle a le visage plissé comme si des marques de vieillesse s’y étaient installées, sans attendre son passage dans le grand âge. Ces mots se disent en son absence car elle suscite le grand respect par son statut de fille de commerçants chevronnés de la commune et que l’on pense riches. Chevronnés dit-on parce qu’elle est de la descendance d’immigrés des Pays du Levant à qui la France a accordé refuge pour les protéger des persécutions religieuses dont ils étaient victimes.
Dans la commune où elle habite, elle et ses sœurs fréquentent toutes les catégories sociales. Au sein des familles les plus pauvres, certains enfants cherchent la réussite professionnelle en embrassant une carrière militaire. Ils quittent leur petite commune pour le grand voyage vers le grand pays dont ils servent la cause puis vers les territoires où des missions leur sont confiées. A leur passage, pour leurs congés, ils ont une telle assurance qu’ils se permettent de convoiter des filles de gens considérés comme des notables. C’est ainsi, qu’un jeune homme de la commune, Charles, de passage pour congé militaire séduit le cœur d’Antonise. A chaque congé, ils se rencontrent. Ils passent tantôt chez l’un, tantôt chez l’autre. Tout se passe comme si, des deux côtés, ils avaient la bénédiction des parents. Charles a des enfants résidant chez sa mère, dans la commune. Antonise en prend soin en son absence. Elle leur offre des cadeaux, les invite chez ses parents, leur offre des moments de plaisir…
Mais Antonise sait que dans sa famille, ou plutôt au sein du groupe de sa famille, la règle de la relation conjugale est l’endogamie. Sa mère le lui rappelle quand Charles revient pour ses congés. Lorsqu’elle emmène les enfants de Charles chez ses parents, sa mère le lui rappelle encore. Mais, son amour pour Charles la rend sourde aux remarques de sa mère. Elle est amoureuse et attend le retour de « son Charles » pour développer la relation comme ils l’entendent, Elle et Lui. En l’absence de Charles, la famille d’Antonise déménage pour une ville plus grande, là où les affaires sont plus sûres. Personne ne lui dit, ni sa mère, ni les amis et parents du groupe qu’elle doit quitter Charles. Mais sa famille la rapproche subrepticement d’un jeune homme du groupe qui la séduit. Pour ne pas leur déplaire et surtout, au risque d’être déshéritée, parce que les biens doivent circuler au sein du groupe ethnique, entre les familles de ce groupe, et rien qu’entre elles, elle accepte le mariage. Charles l’apprend depuis sa terre de mission. Mais, fortement éprise de Charles, elle refuse de rompre. Charles se marie. Elle en devient la maîtresse. Elle et l’épouse deviennent des amies, ce qui facilite la relation cachée de Charles et d’Antonise. Cette affaire crée deux femmes-martyres ; l’une par la culture de sa propre famille et l’autre, du semblant d’amour de son époux qui en réalité n’éprouve des sentiments que pour Antonise. Celle-ci demeurera maîtresse éternelle sur plusieurs décennies jusqu’au décès de Charles à un âge très avancé.