AN PA KA FÈ KANNAVAL, SÉ MAS AN KA FÈ ! ou le parcours historique d’une interaction conflictuelle en Guadeloupe ?

Mas se traduit habituellement par Carnaval lorsqu’il désigne l’évènement culturel séculaire. Le mas désigne aussi, à la fois,  un masque facial ou un masque intégral même lorsque le visage du porteur n’est pas dissimulé. En Guadeloupe, le Mas est aussi un concept politique, culturel et spirituel relativement récent, d’une cinquantaine d’années environ et qui s’immisce dans le calendrier du Carnaval . L’usage de la minuscule ou de la majuscule ajouté au contexte aident à l’expression du sens.  

Ainsi, la langue populaire et le calendrier partagé semblent rapprocher voire réconcilier  des styles multiples dans le cadre du Carnaval. Et pourtant les mêmes mots ne valent pas toujours pour les mêmes périodes comme le montrent ces remarques de Guadeloupéens nés au cours de la fin des années 1930 :

« Lè an té lékòl Lapwent, an té ni dan lé 15/16 zan.  An té kay gadé Mas  asi la Plas la Viktwa. Sété Bèl Kannaval  a Man Adlin  èvè plen bèl koulè, èvè cha byen dékoré. Té tini zélèv lékòl osi… »( Quand j’étais scolarisée à Pointe-à-Pitre, j’avais environ 15/16 ans. J’allais regarder le Carnaval sur la Place de la Victoire. C’était le beau Carnaval de Madame Adeline ( Aimée Adeline, 1907-1977, actrice culturelle résidant à Pointe-à-Pitre) avec de belles couleurs et des chars bien décorés. Il y avait des élèves des écoles aussi…

« Moun Bastè toujou fè bèl Kannaval » ( Les gens de Basse-Terre ont toujours fait du beau Carnaval)

« An vwè  mas-sal, mas-a-kònn, mas-a-fwèt, mas-bèf-chapé, mas-a-lanmò, mas-a-riban… » 

( J’ai vu des masques sales, des mas à cornes, des masques à fouet, des masques bœufs échappés, des masques à la mort, des masques à rubans…)

Pour ces années 1950, ces appréciations donnent la mesure d’une adulation générale pour une forme du Carnaval quand l’autre est marginalisée. De ce point de vue, le Carnaval s’entend comme le lieu de l’esthétique parfaite, de la couleur et du raffinement ; une forme réservée à des catégories sociales favorisées. Parallèlement, les mas évoquent la misère, la douleur, la peur, la saleté, la grossièreté, la pauvreté, les matériaux et accessoires de fortune… L’un semble mûrement pensé quand l’autre évoque le réflexe ou l’improvisation. Et c’est le Carnaval qui reçoit les suffrages du spectateur en tant que réussite évènementielle de nos « villes- capitales ». Cette réussite atteint son âge d’or jusqu’aux début des années 1970 pour la ville de Pointe-à-Pitre.

Rappelons brièvement l’origine du Carnaval : En dépit des interprétations comme fête, révolte, spectacle ou moment de césure entre deux périodes majeures, le Carnaval en Europe est une fête chrétienne qui s’appuie fortement sur des rites de la Rome antique désignés comme rites païens lorsque l’Empire Romain se fait chrétien au IVè siècle. C’est au Moyen-Age que le christianisme fixe le temps du Carnaval entre l’Épiphanie et le Carême. C’est surtout à cette période, que le Carnaval prend son ampleur avec des réjouissances variées allant des bals aux festins en passant par la parade et la défiance des plus absolus des codes sociaux. Dès lors, par l’inscription du Carnaval au calendrier chrétien, l’Église a le contrôle sur ses pratiques.  Car, cette période festive   a pour but la préparation totale( physique, morale, mentale…) des chrétiens à une période d’austérité, de recueillement et  de jeûne.  Celle-ci  marque les 40 jours de Carême qui conduisent à la célébration de la Pâques, fête chrétienne majeure commémorative de l’évènement fondateur du christianisme à savoir la  résurrection du Christ .  

Notre Carnaval, celui que nous célébrons dans les territoires français et francophones des Caraïbes est donc une fête héritée des colons à travers le système esclavagiste. Dans certaines villes comme le Cap en Haïti au XVIIIè siècle, les populations serviles urbaines de même que les Libres de couleur n’étaient pas autorisées à participer aux manifestations du Carnaval. Parmi les populations serviles rurales, certaines, selon la volonté des propriétaires, étaient autorisés à jouer de leurs instruments au sein des habitations où ils résidaient. Plus tard, profitant de la liberté que leur accorde l’abolition de l’esclavage, les nouveaux libres auxquels s’ajoutent les nouveaux travailleurs engagés prennent part aux manifestations du Carnaval dans leurs villes respectives. La variété des tenues qu’ils adoptent illustrent leur quotidien et parodient la vie et le comportement des colons devenus leurs patrons. Et, cette parodie donne naissance à des travestis particuliers qui se transmettent sur plusieurs générations. 

Progressivement, la quête d’une nouvelle identité en Guadeloupe prend corps. Elle débute au cours des années 1940 avec l’idée de « personnalité guadeloupéenne ».  Elle gagne en résonance avec la question indépendantiste, en quittant le milieu intellectuel et politique pour s’étendre à un plus large public. Elle se fait massive au cours des années 1970 par le fait de jeunes Guadeloupéens de 20 à 30 ans d’âge qui vont révolutionner   l’entité culturelle et musicale que représente le Carnaval en Guadeloupe. Ainsi prend naissance le Mas comme nouveau concept identitaire, comme une nouvelle voie pour un chimen kòsyè ( un chemin détourné) de l’existence. Dès lors l’usage du terme Mas est anobli. Il quitte les marges pour atteindre le centre, se bonifie, gagne en polysémie et tend même à remplacer le terme Carnaval . Le Mas nourrit la fierté d’une métamorphose au sein d’un groupe revendicatif voire subversif.  

Et nous voilà, Guadeloupéens, riches d’ une polysémie littéraire encore plus étoffée autour du Mas, rappelant la culture linguistique africaine étudiée par Anakesa Théophile, anthropologue congolais. A un mot, que de sens !

Le Mas expose les difficultés du pays et questionne. C’est une nouvelle tribune politique. Progressivement il s’énonce comme Mouvement . Et, dans les déboires judiciaires et affrontements aux institutions, le soutien populaire aux membres inquiétés accorde au Mas son intronisation sur la scène publique. Le Mas est désormais entendu, repris, suivi.

Il se distingue par sa musique aux tambours revisitée, enrichissant de la sorte la palette musicale du Gwoka. La singularité de son organisation spatiale et de sa mobilité de même que son mysticisme lui confèrent davantage d’originalité. Désormais les carnavaliers défilent tandis que les mas déboulent. Les carnavaliers sont de l’après-midi quand les mas sont de fin de soirée voire de nuit. Le Carnaval amuse quand le Mas fait peur, interroge, inquiète même puisque le déboulé du Mas se fait le véhicule d’une détermination qui peut mener on ne sait où ! 

Le mot déboulé existe dans la langue française mais dans le contexte culturel en question, c’est notre langue de Guadeloupe qui alimente le lexique du Mas. De ce fait, le déboulé emprunte à notre banque de jeux de mots : 

Déboulé an fon-la ? (Débouler dans les fonds ( les vallons)

Fouyapen ! (Fruit à pain)

Le déboulé résonne comme la marque de fabrique du Mas.  Il peut être interprété comme une mise à l’épreuve du corps noir jadis oppressé et qui donne, comme le rappelle l’anthropologue Christine Chivallon, à voir ses performances, sa capacité de résistance, ses aptitudes à aller le plus loin possible et le plus rapidement possible. Le déboulé fonctionne comme une « mémoire incorporée » du corps meurtri qui a à prouver non pas sa capacité de résilience mais ses moyens de résistance : 

Mi mwen , mwen la doubout , an fò, gadé sa mwen kapab fè ! ( Me voilà, debout, je suis fort, voyez ce dont je suis capable !)

Plus qu’une simple expression ou une grossière injonction , le slogan « Maché an mas-la » devient gratifiant pour les mas en accordant ses honneurs à ceux qui savent garder la cadence et, qui de ce fait, sont élus comme meilleurs.

Le Mas, par son déboulé se fait le terrain d’une mémoire profonde. Exprimant la force humaine intérieure, le déboulé donne au Mas sa fonction spirituelle. Mais, encore une fois, la religion vient contrarier cette spiritualité puisque le dernier jour après les jours gras, jour dit des cendres fixées par l’Église, vient sonner la fin du Masautant que celle du Carnaval nous rappelant notre soumission à un calendrier imposé en dépit de toute révolution culturelle.  Alors, concept ancien et concept nouveau se soumettent au silence du son imposé par le calendrier unique. Chut, point de bruit ! C’est la religion chrétienne qui dicte le début du Carnaval et du Mas et c’est elle qui en fixe la fin.

Pourtant, comme un sursaut, Il est encore possible, comme l’ont fait d’autres territoires de la Caraïbe et des Amériques de se démarquer davantage du calendrier importé, en mémoire de nous-mêmes, en mémoire du temps où tambours et masques s’associaient pour faire cérémonie sans trêve, dictée par aucune religion. Et pourquoi ne pas convoquer notre mwa-mé, mois de mai, mois de tant de mémoires !

Nou pé palé dè sa !

Il faut qu’on en parle !

MHLaumuno, 17-01-2026